« Face au temps qui passe à un rythme accéléré où, des quatre coins du monde, affluent des nouvelles explosives et des événements internationaux susceptibles, à tout moment d’ébranler la paix précaire du monde…comment face à cette insécurité générale, une certaine angoisse d’avenir ne nous saisirait-elle pas ? Qu’en sera-t-il l’an prochain à pareille époque ?

Une sorte de sagesse collective, fruit d’un incoercible instinct de préservation, face aux répercussions d’un éventuel déchaînement des forces en présence, paraît encore préserver les destinées du monde. Toutefois qu’en sera-t-il demain lorsqu’aura encore augmenté la multitude des êtres sous-développés et que la pression devenue incontenable de leurs légitimes revendications – le plus souvent aveugles parce qu’instinctives – allumera ici et là des foyers d’incendie favorables au déclenchement de l’acte de folie capable d’anéantir une partie de l’humanité !

Comment transformer ce potentiel de sagesse engendrée par la peur en désir passionné de paix constructive pour l’avenir de l’humanité. Certes la crainte est le commencement de la sagesse, cependant celle-ci est purement négative ; elle parvient à maintenir le monde au seuil de l’abîme irrémédiable sans pour autant édifier l’amorce d’un climat pacifique, sinon vraiment fraternel, entre les hommes, tandis qu’un désir passionné d’union ferait percevoir, à ceux qui détiennent les clés de l’avenir du monde, que seul un accroissement dans l’ordre de l’amour fraternel pourrait susciter les urgents dépassements collectifs sur le plan des intérêts de chacun.

Comment ne pas comprendre à quel point cette référence à l’amour fraternel transformerait les efforts faits pour maintenir artificiellement le précaire équilibre de l’humanité en commun labeur d’union, fruit d’une patiente et opiniâtre volonté de paix ? Cette œuvre de paix pourrait demeurer parce que celle-ci c’inscrirait non seulement dans le langage et les promesses diplomatiques mais à travers des actes collectifs et concertés, mus par un authentique amour désintéressé.
Il m’apparaît que la partie du monde dite civilisée est acculée à un choix…choix décisif. D’une part, faire face à l’affrontement inévitable dans le temps entre son immense puissance matérielle, fruit de son incalculable potentiel scientifique, technique et financier et la puissance non moins incalculable, quoique d’une autre nature, d’une masse croissante d’humanité au dynamisme décuplé par la révolte déchaînée par une soif de justice parvenue à son comble ! D’autre part opter pour la voie austère, certes, en apparence, mais à terme combien positive, celle que lui dicterait un amour fraternel décidé à ce que l’autre croisse afin d’exister dans sa liberté et sa dignité d’homme, fut-ce au prix d’une temporaire mais volontaire diminution.
Un authentique amour tend essentiellement à l’union qui rend possible le partage et l’échange.
Qui pourra, désormais, jeter un pont par-dessus un abîme ?
Seul désormais un souffle de vivant amour engendré par une lumière « d’ailleurs », une lumière de foi en la puissance de l’amour, pourrait provoquer un complet retournement des perspectives du peuple chrétien. Sans doute susciterait-il alors cet actif courant de vie, effectivement fraternelle, de vie nouvelle, dont le monde, sous peine de périr, ne peut plus se passer.
Aucune force ne peut arrêter l’expansion de la vie. L’apparition d’une pousse verte au sommet d’un rocher suffit à nous le prouver !  »                                 Janvier 1968