A l’occasion de la mort récente de l’ancien Secrétaire général des Nations Unies, voici un échange de courrier entre  Marguerite Hoppenot et M. Boutros Boutros-Ghali.

Noirmoutier, le 3 juillet 1995

Monsieur le Secrétaire général,

[…] Les frontières sont décloisonnées entre les peuples. On est parvenu à l’universel et les armes sont totales. Un sentiment de peur latente se répand. On se méfie les uns des autres et ce sont les cœurs humains qui se cloisonnent. On sent une sorte de dérive… comme si on ne voyait plus très bien où l’on va. De toute évidence, l’homme n’est plus à la mesure du monde qu’il a engendré.

Ce problème de l’avenir du monde au seuil de l’an 2000… et donc de l’urgence de s’acheminer vers la fraternité humaine, est ma préoccupation majeure, tant il me paraît capital, voire décisif pour les générations à venir.

Réfléchissant à la parole qui se fit entendre à la conscience humaine à l’aube de l’évolution fabuleuse qu’elle allait connaître : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », autrement dit « ne fais pas à l’autre ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse », cette parole m’est apparue dans toute sa simplicité et sa clarté. Elle est compréhensible pour tous, quelles que soient la race, la civilisation, la culture, la génération qui la reçoit.

« Ne fais pas à l’autre ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse à toi-même » est un principe essentiel et donc universel. C’est une loi de justice. N’est-elle pas le fondement de la morale sociale universelle ? C’est la loi spirituelle qu’ont reçue, et les juifs, et les musulmans, et les chrétiens ! Pour y être fidèle ne les appelle-t-elle pas à converger au-delà de chacun, au lieu de s’opposer sans cesse les uns aux autres ?

C’est pourquoi, depuis quelques années, je crois que l’ONU pourrait, à cette ultime étape de l’universalité des problèmes du monde, proposer cette loi de référence à l’engagement de toutes les nations. Cet appel à la réciprocité et à la solidarité serait une loi de sagesse. Sans doute réveillerait-elle en beaucoup d’êtres humains cette source de générosité, d’amour même, enfouie au fond de leur cœur, mais dont la tendance égocentrique a progressivement eu raison. Cette loi ferait peu à peu prendre conscience que lorsqu’on fait du mal à l’autre, on se fait du mal à soi-même. Nous en vérifions la rigoureuse actualité en maints endroits du globe.

J’ai la conviction qu’il ne faut jamais lutter « contre » mais lutter « pour » un grand but qui nous dépasse tous, mais qui transcende chacun de nous. L’infiniment petit est concerné et responsable, à sa mesure, de l’infiniment grand.

[…] Ce n’est pas rêver que de ne jamais cesser d’espérer !

Marguerite Ph. Hoppenot

Réponse personnelle du Secrétaire général des Nations Unies  :

le 9 août 1995

Chère Madame,

Je viens d’avoir l’occasion de lire la lettre que vous avez bien voulu m’adresser par l’intermédiaire du Journal de Genève du 7 juillet dernier.

Je vous en remercie vivement et je voulais vous dire combien je me sens en communion avec votre pensée.

Il est réconfortant pour moi de constater que les efforts de l’Organisation mondiale peuvent trouver dans l’opinion publique des échos si profonds. […]

Boutros Boutros-Ghali